Le Nouvel Obs m’a tuer (mais je respire encore)

| 18 décembre 2012 Lire

Mai 2011. Je suis recrutée en tant que chroniqueuse sexo/société pour un site en phase de lancement : « Le Plus » du Nouvel Obs. La rémunération est intéressante et le contenu à produire correspond à mes compétences. J’accepte.

Septembre 2011. La rédactrice en chef du Plus m’informe qu’un poste de journaliste à la rédaction se libère, et me propose de postuler. N’étant pas parisienne, il est convenu, si j’obtiens le poste, de passer une journée par semaine à la rédaction. Le télétravail n’est certes pas très répandu en France, mais il existe.

Le poste qui m’est proposé est donc un poste de journaliste au sein de la rédaction du Plus du Nouvel Observateur, mais pas en CDD, je ne signe aucun contrat : la rédactrice en chef m’explique le système des piges forfaitaires (à la journée, au mois…), et m’informe explicitement que bien sûr, sans contrat écrit je serai en CDI. Je n’ai jamais exigé de CDI mais je trouve ça vraiment formidable, presque miraculeux.

Il m’est également demandé, dans cette logique, de renoncer à toutes mes autres collaborations : le mot « exclusivité » est prononcé. Cela me semble une exigence légitime.

Je conserve, en plus de ce poste de journaliste, mon job de chroniqueuse. Je gagne donc bien ma vie en travaillant à temps plein pour le Plus du Nouvel Obs.

3 octobre 2011. Je prends mes fonctions.

4 octobre 2011. Je reçois en copie le mail du service technique adressé aux services des ressources humaines et concernant la création de mon adresse mail professionnelle gmzimmermann@nouvelobs.com. En fichier joint figure un document Excel intitulé « Fiche entrée pigiste GM Zimmermann ». J’avoue que je suis curieuse de voir à quoi ça ressemble, et puis après tout c’est la fiche qui porte mon nom, je ne pense pas commettre d’indiscrétion en ouvrant ce document.

Et c’est là que je constate que mes fonctions prennent fin au 31 décembre 2011. Je ne comprends pas. Ça ne colle pas avec ce qui a été convenu. J’en réfère à ma rédactrice en chef, qui m’annonce qu’effectivement, il y a un problème, et qu’en fait mes fonctions prendront fin le 31 décembre 2011. « Il y a eu un malentendu », me dit-elle.

J’encaisse le choc mais très vite je me reprends : j’ai du travail pour trois mois, c’est déjà bien, et puis moi je sors de ma cambrousse, je ne me sens pas le droit de me plaindre à propos d’un poste de pigiste au Plus du Nouvel Obs alors que j’ai passé 15 ans à enchaîner tous les boulots possibles et imaginables sans broncher. J’estime qu’il serait indécent de râler.

Je me mets donc une bonne claque et je décide de m’impliquer à fond et de bien faire mon boulot, d’apprendre le plus possible de cette expérience. La rédactrice en chef me dit qu’on trouvera un moyen de continuer à bosser ensemble en 2012. J’ai confiance malgré ce premier « malentendu ».

Décembre 2011. Le journaliste embauché en CDI, « pour me remplacer » d’après ma rédactrice en chef,  n’arrive finalement que le 1er février 2012 (en fait il n’a pas été embauché pour « me remplacer » : son CDI était « dans les tuyaux » comme on dit, depuis son stage au Plus, et ce de façon tout à fait légitime. À la vérité, c’est moi qui ai servi de relais, et ça ne me choque pas : peut-être aurait-il été élégant de m’en informer plutôt que de me faire croire autre chose, mais ça ne fait rien).

On me demande donc si je suis d’accord pour effectuer un mois supplémentaire à temps plein en attendant qu’il prenne le relais. Bien sûr que je suis d’accord.

Janvier 2012. On me propose, à compter du 1er février 2012, de faire entre 6 et 8 journées mensuelles sur mon poste de journaliste à la rédaction, et de conserver mon job de chroniqueuse.  Le montant global annoncé pour mon revenu mensuel est plus que correct. Je me sens riche : en 15 ans, je n’avais jamais gagné plus que le SMIC, et là je me retrouve, depuis octobre 2011, avec des salaires qui tournent autour des 2300 € nets mensuels : pour moi, c’est le luxe total. Je n’en demandais pas tant. Je trouve ça magique.

Février 2012. On m’annonce que le deal conclu ne tient plus. Deuxième « malentendu ». En fait je gagnerai environ 1488 € nets mensuels. Bon. Allez : malgré le manque d’élégance du revirement, gagner presque 1500 € par mois c’est toujours un très bon salaire.

Je n’ai toujours signé aucun contrat de travail bien sûr. Mais peu importe : je suis pigiste régulière pour le Plus du Nouvel Obs, je gagne très correctement ma vie, je suis une petite journaliste et chroniqueuse paisible. Je me revois en train de trimer dans tous mes jobs un peu rudes, et je mesure le chemin parcouru : je fais les courses sereinement, j’ai un métier, que demander de plus ?

Décembre 2012. J’ai touché mon salaire régulièrement, chaque début de mois, pendant toute l’année. Un seul bulletin de salaire, cumulant mes journées sur mon poste de journaliste, et mes chroniques. 1488 € nets chaque mois.

14 décembre 2012. Je suis informée qu’en 2013, mon job de chroniqueuse ne sera plus rémunéré mensuellement mais trimestriellement. Je fais rapidement le calcul, je pèse le pour et le contre, et j’explique que morceler mon salaire ne sera pas gérable en raison de contraintes alimentaires. Autrement dit, faut que je bouffe. Je bosse pour une entreprise, elle me fait vivre, donc euh… Ben qu’elle me fasse vivre, quoi. Une fois par mois.

Je propose donc de continuer comme en 2012, avec mon salaire mensuel et mon bulletin de salaire au même rythme : cela fonctionnait bien, pourquoi changer ? « Ce n’était pas réglo« , me dit ma rédactrice en chef. Faux : j’objecte que le Nouvel Obs n’est pas en fraude en faisant travailler une pigiste, et que la situation me convient tout à fait. « Mais non, ça ne peut pas te convenir… » Eh bien si, en fait : je gagne ma vie et j’ai un boulot. Bien sûr que ça me convient !

On me dit alors (changement de stratégie, changement d’arguments) que c’est une mesure destinée à simplifier la tâche des ressources humaines. Je comprends bien mais je ne peux pas. Je propose alors de casser le CDI de facto qui est le mien (sans contrat écrit, je suis effectivement en CDI, sans l’avoir d’ailleurs souhaité particulièrement) et de signer un CDD d’un an… Pour simplifier la gestion de mon bulletin de salaire. J’estime que c’est un geste conciliant de ma part. Un de plus. Mais je pense toujours avoir de la chance d’avoir un boulot, alors je ne veux pas faire de vagues. Ma proposition est rejetée.

À la place, on me propose un CDD d’usage (voir ici). Ah. Problème : c’est illégal pour les journalistes. Je ne suis pas en mesure d’accepter.

17 décembre 2012. Ma rédactrice en chef m’annonce que puisque je refuse ce qu’on me propose, « on va s’arrêter là« . Un peu interloquée, je dis « Ah, euh… Ok. Je suis licenciée alors ? ». Elle me répète qu’on « ne peut pas continuer ». Raisons invoquées : le télétravail ce n’est pas possible (nouveau changement de stratégie, nouvel argument, encore). Le CDD n’est pas possible. Je suis donc en télétravail depuis octobre 2011 mais soudain ce n’est pas possible. Et selon ses propres termes, « Le Nouvel Obs veut être carré et réglo » (ok. Ca explique sans doute la proposition de signer un CDD d’usage et les prétexte successifs invoqués pour me virer ?)

Donc le 14 décembre ma rédactrice en chef avait préparé mon calendrier pour 2013, et elle m’a précisé plusieurs fois par écrit que je travaillais très bien, que je faisais preuve de professionnalisme et de capacité d’adaptation (oh oui, ça je veux bien le croire !), et là, soudain, les arguments en faveur de mon renvoi se bousculent, les uns après les autres et surtout sans lien ? Le tout mélangeant totalement mon poste de chroniqueuse et mon poste de journaliste ?

Mais d’accord : après tout, des gens se font virer tous les jours et le Nouvel Obs a parfaitement le droit de me licencier.

J’explique donc gentiment que je comprends tout à fait la décision prise à mon encontre, et que je me tiens à la disposition du Nouvel Obs pour recevoir ma convocation à l’entretien préalable de licenciement, au cours duquel on m’expliquera vraisemblablement les motifs de mon renvoi. Ensuite je serai licenciée, et je réceptionnerai les documents qui me permettront de m’inscrire à Pôle Emploi, comme il se doit. Tout cela est très soudain mais j’encaisse. J’attends donc que ma rédactrice en chef me dise « Oui, voilà ».

Au lieu de cela, elle me répond après un instant d’hésitation : « Euh… La DRH t’appellera demain pour en discuter ». Elle n’a pas appelé.

Et là je comprends que les choses ne se passeront pas forcément bien. Je comprends que je ne serai peut-être pas licenciée en bonne et due forme.

Je comprends que le 17 décembre on m’apprend qu’au 1er janvier j’aurai perdu mon emploi, sans être assurée pour autant d’avoir bénéficié de la procédure légale de licenciement. Je ne suis donc pas certaine d’obtenir les documents nécessaires à mon inscription à Pôle Emploi. Non que j’aie l’intention de cesser de travailler, mais il y a des règles, je n’ai pas commis de faute, je ne saisis pas en quoi je dois être si lourdement pénalisée, et ce de façon gratuite.

Je n’ai jamais voulu me prévaloir de quoi que ce soit. Je n’ai rien contre mes employeurs. J’ai été patiente et plus que conciliante. Mais je crois bien être en CDI. Et je crois bien avoir droit à un licenciement.

Edit du 19 décembre : je reçois ce matin cette lettre en recommandé avec accusé de réception, qui mentionne (et met fin à) un contrat à durée déterminée dont je n’ai jamais entendu parler, que je n’ai jamais signé, qui n’a jamais existé, et ne correspond en rien à ce que ma hiérarchie directe m’a exposé en termes de motifs.

Par ailleurs, cette lettre tente de faire passer un travail régulier pour une collaboration ponctuelle lié à un accroissement temporaire d’activité (ce qui constituerait un motif licite pour faire appel à des CDD, mais je n’ai jamais signé de CDD. Et je n’ai pas été recrutée pour ces motifs-là).

Par ailleurs, si j’en crois l’article Article L1242-12 du Code du travail, « Le contrat de travail à durée déterminée est établi par écrit et comporte la définition précise de son motif. A défaut, il est réputé conclu pour une durée indéterminée ».

 

Étonnant, non. Tout ça en 5 jours.

#PassionJournalimze : une expérience enrichissante, au quotidien. Du moins si on aime avaler des couleuvres.

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Edit du 10 janvier 2013 : affaire bouclée, j’ai fait respecter mes droits et obtenu la régularisation de ma paperasse. Avant la publication de ce billet, personne au Nouvel Obs n’avait accepté de me parler, malgré mes demandes répétées. Le lendemain de la mise en ligne de ce texte, j’ai été contactée par le président de la SDR et soudain, tout le monde s’est montré très désireux de « trouver un arrangement ».

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