Desproges et Coluche : stop à l’instrumentalisation de l’humour noir et du second degré

| 25 septembre 2013 Lire
Source INA

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J’aimais beaucoup Coluche et Desproges. Ces humoristes étaient des individus intelligents, créatifs, mordants, sensibles et talentueux, à bien des niveaux.

Comme beaucoup de monde, j’ai tous les textes de Desproges sous la main. Y compris son roman (« Des femmes qui tombent »). Je connais par cœur ses textes de scène, ses réquisitoires, ses chroniques de la haine ordinaire, son manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis, bref je suis une groupie.

Idem en ce qui concerne Coluche : j’aime le ré-entendre, le revoir sur scène, et je savoure toujours autant la diversité de son talent (comédien, musicien, artiste du stand up, bien plus que Desproges d’ailleurs pour cette prestation-là, car les textes de Desproges n’étaient pas particulièrement bien servis par ses prestations scéniques : il était bien meilleur en radio que sur scène).

Bref, ceci pour poser que vraiment, j’aimais beaucoup ces deux humoristes.

Desproges et Coluche ne faisaient pas toujours de l’humour noir ou du second degré

Pour autant, je pense que leur auréole d’icône sacrée d’humour noir et du second degré n’est absolument pas justifiée. L’humour noir et le second degré ont en effet une caractéristique précise : ils invalident la norme.

Concrètement, une blague qui se moque des arabes, des noir-e-s, des femmes , des homosexuel-le-s (les caricature, les ridiculise, illustre des clichés etc) est une blague homophobe/sexiste/raciste et discriminante. Et une blague discriminante ne relève pas de l’humour noir : c’est simplement une blague qui valide la norme.

En revanche, une blague qui se moque non pas des homosexuels mais de l’homophobie, ça c’est véritablement du second degré. [Pour une explication détaillée du second degré en tant qu’invalidation de la norme, allez lire le sociologue Denis Colombi en cliquant ici et ]

Illustration concrète : la fameuse liste des « 10 bonnes raisons d’être contre le mariage pour tous« , qui a pas mal circulé début 2013. Cette liste est un bon exemple de second degré car elle tourne en ridicule l’homophobie, et non les personnes homosexuelles. Elle invalide clairement une norme discriminante.

Desproges et Coluche, eux, utilisaient parfois l’humour pour  invalider la norme… Mais pas toujours. Loin de là.

Humoristes intouchables, dont on réécrit constamment les textes, pour les invoquer comme excuses

Desproges et Coluche, devenus des monstres sacrés, sont régulièrement utilisés dans le but d’excuser l’humour raciste, sexiste, homophobe, par des gens qui dès qu’on ne rit pas devant leurs vannes oppressives, nous jettent à la figure le fameux « Comme disait Desproges, on peut rire de toute, mais pas avec n’importe qui ». C’est pénible. Et injustifié. [Ce fameux « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » est d’ailleurs très bien décortiqué dans l’article de Myroie, à lire en cliquant ici]

Certes, personne ne conteste la nécessite de l’irrévérence ou le talent de Desproges et de Coluche, souvent invoqué quant à lui pour justifier le droit de faire des vannes racistes. Mais instrumentaliser ces humoristes pour justifier l’oppression sous couvert d’humour, c’est pousser un peu loin.

J’entends souvent dire que Desproges et Coluche se retourneraient dans leur tombe en voyant aujourd’hui des associations et individus agir contre l’humour oppressif, sous prétexte que « eux aussi faisaient de l’humour sur ces sujets-là, d’ailleurs c’était pour dénoncer les discriminations ».

Ah bon ? Cela signifie-t-il que Desproges et Coluche , dont on chante les louanges en leur collant une sainte auréole anti-raciste, anti-sexiste etc, pourraient désapprouver le fait qu’aujourd’hui, on conteste le droit de se montrer raciste, sexiste et homophobe ?

On me dit également que faire de l’humour raciste et sexiste relève de la sacro-sainte « liberté d’expression », et là encore on convoque Desproges et Coluche pour défendre le droit de discriminer en se marrant grassement, sous prétexte que ces humoristes faisaient pareil et qu’ils sont tellement formidables.

Ce que j’en pense, c’est que concrètement, Desproges et Coluche n’étaient ni totalement anti-racistes, anti-sexistes, anti-homophobes… Ni totalement racistes, sexistes et homophobes.

Je pense aussi qu’ils ne sont pas intouchables au point de servir aujourd’hui de laisser-passer pour tout et n’importe quoi, quand ça nous chante : ni pour légitimer les vannes racistes, ni pour défendre le droit à clouer le bec aux gens qui protestent contre l’humour oppressif.

Deux mâles blancs, pur produit de leur époque, talentueux et imparfaits : et alors ?

Il n’y a pas de sacrilège à affirmer que parfois, Desproges et Coluche pouvaient tenir des propos discriminants, et pratiquer l’humour oppressif. Leurs parcours n’est pas exemplaire, et le dire ne constitue pas une offense à leur mémoire.

Non, tout ce qu’ils disaient n’étaient pas forcément du second degré ou de l’humour noir. Ils sont parfois tombés dans le piège de la vanne facile, sexiste, raciste, homophobe, comme ils ont parfois brillé dans une lutte éclatante contre le racisme, le sexisme et l’homophobie.

En revanche, les utiliser comme excuse en faisant d’eux une référence anti-discriminante (« Je fais une vanne sexiste mais en la faisant je lutte contre le sexisme, d’ailleurs Desproges faisait bien des vannes racistes pour dénoncer le racisme ! ») est totalement débile.

De la même façon, les invoquer pour défendre le droit à se montrer raciste, sexiste, homophobe etc (« Merde, on peut plus rien dire ! Desproges et Coluche, eux, ils le disaient et c’était génial ! Laissez-nous notre liberté d’expression ! ») est également débile.

Ces deux humoristes ont produit de formidables contenus qui mettaient à bas les clichés, ils ont lutté contre les discriminations, mais ils ont également validé certaines d’entre elles ; et parfois, ils ont simplement dit de la merde.

« Aujourd’hui, Desproges et Coluche seraient probablement poursuivis en justice… » Et alors ?

Alors quand je lis que si Desproges et Coluche étaient vivants aujourd’hui et produisaient les mêmes contenus, ils seraient probablement assignés et que c’est une chose regrettable (« parce qu’aujourd’hui on ne peut plus rien dire »), je me dis qu’effectivement… Oui, peut-être que Desproges et Coluche seraient assignés. Et ce ne serait pas un drame. Peut-être que s’ils étaient vivants, on oserait contester certains de leurs propos pour ce qu’ils sont, et ce serait plutôt une bonne chose.

Peut-être aussi qu’ils ne tiendraient tout simplement pas les mêmes propos et s’abstiendraient ou du moins se pondéreraient, en matière de vannes racistes, sexistes et homophobes.

Et s’ils étaient assignés, ce ne serait pas forcément parce que « nous n’avons pas compris leur humour ». Ce n’est pas parce qu’on conteste l’humour oppressif en assignant l’auteur des propos qu’on ne « comprend pas le message ». Parce que parfois, le message, il est juste naze, con, et a été produit parce qu’il y avait une chronique à rendre à l’heure, en échange du pognon qui permettait à son auteur de vivre.

Donc si on pouvait cesser de se leurrer sur la sainteté humoristique de ces deux chouettes gars dont la mort a figé les sketchs pour l’éternité, ce serait vraiment cool.

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