Des gynécologues, une journaliste, un article : infantilisation et paternalisme, main dans la main

| 9 avril 2013 Lire

Qu’est-ce qui est plus consternant que le paternalisme et l’infantilisation des femmes par des gynécologues ? Le traitement médiatique du paternalisme et de l’infantilisation des femmes par une journaliste. Remercions aujourd’hui Salomé Legrand pour la superbe illustration de ce phénomène, grâce à son article exemplaire publié sur le site de France TV Info.

L’article nous propose (je schématise, hein, vous n’avez qu’aller le lire en cliquant sur le lien), une sorte d’état des lieux psycho-comportemento-gynécologique des femmes suite au scandale des pilules de 3ème et 4ème génération.

Pour cela, Salomé Legrand a fait sa petite enquête dans un cabinet de gynécologie médicale. Tous les ingrédients sont là : des gynécos, des patientes, des questions, des réponses, des analyses, de l’opinion, un peu de romance à la Mary Higgins Clark (tsss, tsss, Salomé, vilaine cachottière, tu as relu « La nuit du renard » dernièrement ?), du brushing blond cendré, du teint hâlé, de la pilule bonbon, de l’allure bonhomme, d’épaisses lunettes cerclées de noir, du chignon roux vaporeux et j’en passe.

 

Le résultat est assez magique. Pourquoi ? Parce que les nombreuses formulations et figures de style supposées « immerger » les internautes en leur permettant de bien visualiser les « personnages », à la manière d’un reportage vivant et chaleureux, aboutissent à une compréhension du fond totalement pervertie par la forme.

Les descriptions physiques des femmes, porteuses de vulnérabilité, de douceur et d’angoisse contenue

Si je reconnais volontiers que la description d’une personne interviewée peut donner de la chaleur à un article, dans le cas présent j’ai eu l’impression de plonger dans un soap d’après-midi, et de me perdre au milieu d’un tas de cheveux, de manteaux et de fragilité. Apparemment, dans ce cabinet, la journaliste n’a pas rencontré de patientes qui attendaient calmement une consultation gynécologique mais uniquement de pauvres petits choses, tout droit sorties des fameux best-sellers de Mary Higgins Clark :

« Frange brune juste au-dessus de ses grands yeux marron discrètement maquillés, France, 24 ans, tripote un Elle de décembre 2012 en attendant de ‘poser la question’. »  Ce n’est pas un être humain adulte et responsable, c’est une biche apeurée.

« Sandrine, 48 ans (…) Boucles d’oreilles discrètes, manteau soigneusement plié sur les genoux, elle secoue son brushing blond cendré » : élément descriptif apparemment indispensable.

« Manuela, 44 ans, petite femme emmitouflée dans un grand manteau gris, l’air bien embêté » : décidément, les patientes de ce cabinet sont vraiment de minuscules choses effarouchées.

« (…) yeux verts souriants, teint hâlé et chignon roux vaporeux »  : ça c’est la gynéco, triomphante de sexytude à la mode des années 80. Ou alors, c’est Mary Higgins Clark en personne, venue prendre une retraite dorée à Asnières, armée d’un spéculum et de matos à frottis.

mary higgins clark

Mary Higgins Clark et son chignon roux vaporeux. LA PREUVE.

« Lui, allure bonhomme, épaisses lunettes cerclées de noir et chemise assortie (…) » : ça c’est le mâle du feuilleton. Le DOCTEUR. Il est rassurant. Et c’est bien normal : nous les « filles », nous avons tant besoin d’être rassurées.

Des gynécologues qui prennent soin de notre teint (le teint, cette priorité)

« Même s’il y a un plus grand risque médical, les filles sont mieux, elles ont une plus jolie peau » : celle-là, elle est ÉNORME, et je pèse mes caps locks. Déjà, l’emploi du mot « filles » fleure bon le paternalisme de nos grands-pères et le tempérament protecteur de ce médecin à « l’allure bonhomme ».

Mais l’argument de prescription en faveur d’un certain type de pilules me laisse pantoise. Qu’on soit favorable ou non aux pilules de 3ème et 4ème génération n’est pas le problème : après tout, le corps médical ne saurait être autrement que divisé, à partir du moment où, comme toujours, on mêle santé et pognon. Il n’y avait strictement rien à attendre d’une telle interview. En revanche, que ce con paternaliste, en nous appelant « les filles », justifie la prescription d’une pilule en fonction de l’apparence de notre peau, voilà qui a de quoi interpeler.

Des représentantes de laboratoires pharmaceutiques qui ont « vu des choses incroyables »

« Au moins, les femmes se sont rendu compte que la pilule n’était pas un bonbon » (conclusion après avoir décrit le cas d’une femme qui, en panique, a cumulé pilule et pilule du lendemain) : merci, chère représentante, de résumer ainsi une situation plus que complexe.

La pilule c’est donc trop trop bien quoi qu’il arrive (Tu travailles pour qui déjà ? Ah, un labo. Oui, c’est sûr que tu es super objective, meuf), et les femmes sont vraiment des connes, la preuve en est de celle qui, par peur d’une grossesse non désirée, s’est « infligée une surdose d’hormones », comme tu le dis si bien.

Une journaliste qui nous raconte une belle histoire

Et Salomé Legrand, benoîtement,  nous conte la très mignonne histoire de femmes apeurées (sans véritable raison, si l’on en croit les gynécos du cabinet), vulnérables dans leur petit manteau et sous leur chignon cendré, femmes qui viennent chercher réconfort et sérénité dans ce cabinet où un chignon roux vaporeux et des lunettes cerclées de noir vont remettre les pendules à l’heure en nous rappelant que tout cela est finalement une sorte de « tsunami » apparemment mal compris par les patientes.

Une des gynécologues a pourtant fait le choix de modifier toutes ses prescriptions de pilules, au motif que « on ne va pas aller dans le sens inverse de la vague ». Cet argument prescriptif me laisse perplexe, en termes de pertinence médicale, mais pourquoi pas, après tout.

Les « filles », soyez les bienvenues dans un monde de récits journalistiques romancés où l’injonction, la désinformation et l’infantilisation des femmes fait toujours recette.

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