Orgasme et histoire : la femme qui jouit et la femme incompétente

| 9 avril 2012 Lire

L’idée la plus communément reçue aujourd’hui est que les femmes sortent d’un siècle où leur sexualité a été brimée, ou simplement non reconnue, par des hommes qui ne la prenaient pas en considération et se contentaient de se servir de leurs corps pour leur propre plaisir de machos.

Jusqu’à la fin des années soixante, les femmes mariées auraient été de façon générale totalement ignorantes en sexualité, soumises au bon plaisir de leurs maris, supportant par devoir ou par force leurs désirs, dégoûtées d’un acte qui ne leur vaut que des désagréments, esclaves de leurs maternités. Les responsables, évidemment, ce sont les maris, égoïstes et obsédés sexuels…

Or nous avons une documentation précise pour les années 1920-1940 qui bat en brèche cette opinion : les lettres écrites par les couples catholiques à l’abbé Viollet, directeur de revues sur le couple et la famille, montrent qu’il y a deux catégories d’épouses chrétiennes. Les unes connaissent leur corps et savent jouir, les autres, non : les premières poseront des questions sur la façon d’harmoniser les principes de l’autorité ecclésiastique avec leur volonté de jouir, les secondes se plaindront des contraintes du « devoir conjugal ».

Les maris des premières sont des hommes attentifs au plaisir de leurs femmes, soucieux de ne pas les priver de ce qu’ils considèrent comme un droit. Les maris des secondes sont présentés comme des égoïstes, ne pensant qu’à leur propre plaisir et peu préoccupés par ce que vivent leurs femmes.

La question se pose donc : est-ce que ce sont les hommes qui rendent leurs femmes inaptes au plaisir, ou est-ce que ce sont les femmes ignorantes de leur plaisir et incompétentes en sexualité qui sont rebutées par l’acte conjugal, méprisent leurs maris parce que, eux, ont du désir, et rejettent cette activité dont elles ne savent pas profiter ?

En regroupant une centaine de ces lettres, Martine Sevegrand nous fournit une documentation inattendue sur cette question.

Les règles de l’Église catholique

L’abbé Viollet rappelle constamment les principes qui doivent informer les conduites des croyants. Martine Sevegrand les résume :

La théologie morale avait fixé deux règles fondamentales. La première est que l’acte conjugal ne peut être accompli pour la recherche exclusive du plaisir… Les « actes vénériens » ne sont licites que lorsqu’ils sont ordonnés à une des fins légitimes du mariage, d’abord et surtout la procréation, mais aussi le « remède à la concupiscence ».

Deuxième règle : la semence masculine ne doit pas être détournée de sa fin, l’insémination. L’orgasme masculin doit rester attaché à l’acte conjugal intégral, appelé « acte parfait » puisqu’il est associé à l’éjaculation. C’est donc la perte du sperme fécondant qui justifiait la condamnation du plaisir complet de l’homme hors du coït. On l’a vu, les privautés, appelées « actes incomplets » ou « actes imparfaits », devaient s’arrêter au seuil de l’éjaculation. (p.290-291).

La doctrine morale n’interdit pas aux époux de se donner des marques d’amour mais à condition de ne pas déclencher la jouissance complète. (p.296)

Les femmes compétentes

Les femmes sont nombreuses à écrire, contrairement à l’idée qu’elles seraient trop pudiques sur de telles questions.

Demandes d’une femme : « Le plaisir pour la femme peut-il indifféremment être donné par le mari à la femme ou par la femme elle-même ? Est-ce que sont graves seulement les mauvaises pensées où on recherche en dehors de son mari ou de sa femme la pensée de l’acte conjugal ? Est-ce que les pensées de scènes indécentes, ou de peintures réalistes que vous donnent certains livres, même bons (sont moralement des fautes graves) ? Est-ce que les pensées qui se présentent journellement à notre esprit, si on ne s’y complaît pas, mais qu’on les accepte en passant, ne sont que des fautes vénielles ? On arriverait alors à ne plus rien lire et même à ne plus rien voir s’il en était autrement… (p.29)

Demande d’un mari : Dans l’accomplissement de l’acte du mariage, ma femme n’éprouve aucune sensation. Il faut pour que cela soit une excitation prolongée avec la langue à la partie supérieure du vagin. L’acte du mariage est ensuite accompli par moi totalement. (Commettons-nous une faute) du fait que les jouissances sont décalées ?

Un autre mari : est-il permis de provoquer manuellement chez sa femme une excitation allant jusqu’à amener une grande sensation voluptueuse (…) ? (p.33)

Un couple : la femme ressent le plaisir complet pendant certains actes préparatoires à l’acte conjugal (et la femme savait s’exposer à ressentir le plaisir complet en accomplissant ces actes préparatoires) : veuillez me dire, je vous prie, Monsieur l’Abbé, si la femme a commis un péché (en ne jouissant pas pendant l’acte lui-même). (p.292)

Une femme : veuillez me dire si, au moment de faire l’acte conjugal, le mari peut faire ressentir par sa femme la jouissance dernière par des moyens manuels ou autres plutôt que par le moyen ordinaire et naturel, ou si la femme doit y pour voir elle-même, et cela, avant ou pendant ou après l’acte conjugal. Et si, l’effet dernier étant arrivé pour le mari, ce dernier peut continuer le mouvement du moyen naturel afin de donner la jouissance à son épouse qui ne l’a pas ressentie en même temps que son époux pendant l’acte conjugal ?

Une femme est plus explicite encore : si pour le mari le plaisir complet n’est permis que dans l’acte conjugal, en est-il de même pour la femme alors que la jouissance féminine a d’autres caractéristiques ? « Car il faut admettre que pour elle (la jouissance) n’a rien à voir avec les joies conjugales, puisque son acte, elle le provoquera seule, et qu’il n’entraîne aucune perte extérieure. Elle n’a pas besoin du mari et du reste cet acte ne peut en rien influencer la procréation (…) Peut-elle sans danger de faute agir indistinctement avant ou après l’acte conjugal, car il y a de certain qu’elle doit le provoquer elle-même » (p.297).

Une autre reconnaît : parfois mes sens éprouvent un besoin immense de jouissance… Abandonnée ainsi à moi-même, il m’est arrivé d’y prendre un fugitif plaisir, et même de provoquer moi-même cette jouissance dont le besoin devenait impérieux et débordait ma volonté. (p.321)

Toutes ces femmes savent donc se caresser, avoir du plaisir clitoridien ou du plaisir pendant la pénétration. Elles ont des pensées érotiques, et les aiment, comme elles aiment être léchées.

Et leurs maris tiennent à leur donner leur plaisir, parce qu’elles y ont droit (p.29), qu’elles le méritent bien (p.31).

De telles pratiques vont à l’encontre de beaucoup de préjugés sur la vie sexuelle des croyantes de cette génération.

Les femmes incompétentes

Mais d’autres correspondantes ignorent tout du plaisir sexuel, sont choquées par les gestes et les actes auxquels se livrent leurs maris, et cherchent à les éviter au maximum.

« L’acte conjugal lui-même me répugne depuis longtemps… » (p.251), « ma femme a toujours eu une répugnance pour les rapports sexuels » (p.273, « elle se croit souillée » (p.274), « cet acte est trop humiliant, jamais je ne pourrai me résoudre à l’accomplir » (p.279), « ce n’est que plusieurs jours après (le mariage) que je pus accomplir l’acte du mariage, et ce fut chez ma femme un tel dégoût… » (p.279-280), « la réalité du mariage a été pour moi un écœurement » (p.311), « je fus profondément déçue…, (je n’ai ressenti) rien qu’un profond dégoût… Je sens encore (dix ans après !) l’humidité poissante d’un liquide entre mes cuisses qui me dégoûtait au-delà de toute expression » (p.314). En somme, ce n’est pas pour ça que l’on se marie, tout de même ! (p.282)

Cette expérience de la sexualité amène ces femmes à éprouver haine et mépris pour leur mari, et même pour les hommes en général.

Bien évidemment, certaines ont raison de se révolter contre un mari égoïste, qui ne tient absolument pas compte de la fatigue des maternités, des problèmes de santé, de l’épuisement physique de leur compagne. La vie d’une femme est alors un calvaire (le cœur de Dieu est dur pour la femme, p.266), que certaines acceptent par conviction religieuse (les femmes d’aujourd’hui doivent être à la hauteur des martyres des premiers temps de l’Église), mais contre quoi d’autres se révoltent. La revue leur donne raison : « L’homme qui accepterait délibérément la mort possible, la maladie ou des inconvénients graves pour sa femme plutôt que de renoncer à l’union conjugale, ne doit-il pas être considéré comme un coupable et un criminel ? » (p.255).

Mais restons aux cas ordinaires, où le mari n’est pas un méchant homme, même s’il est maladroit parce que lui aussi s’est gardé pur pour son épouse.

L’abbé Viollet, dans ses réponses, secoue ces épouses rebutées par la sexualité conjugale. Il peut se montrer compréhensif : « Il est probable que l’éducation de cette jeune femme a dû être faussée à l’époque où s’exalte la sentimentalité féminine. En lui cachant tout ce qui a trait à l’union des corps ou en lui présentant cette union comme un mal, une sorte d’erreur de la nature, on a par avance effarouché sa pudeur et créé une idée purement ‘cérébrale’ contraire aux aspirations et aux désirs de la nature (…) La femme se refuse à manifester un désir qui lui apparaît d’un ordre inférieur, parce que le corps y est trop intimement mêlé. » (p.277)

Il rappelle la place de la chair, voulue par Dieu, dans l’état de mariage : « Si l’acte conjugal vous est pénible, songez, pour triompher de cette répugnance, qu’il est voulu de Dieu, qui a voulu en faire un moyen d’union entre les époux et l’instrument providentiel de la procréation. En l’acceptant généreusement, vous verrez diminuer vos répugnances… » (p.251) « L’impression de violation de soi-même, de manque de loyauté, de dégoût de soi, est purement suggestive, et elle est fausse. Elle provient de ce que la personne s’est fait une fausse conception de ses devoirs et des liens qui unissent la chair et l’esprit. C’est un peu comme une personne qui refuserait de manger sous prétexte que la manducation est une fonction animale et qu’elle nous oblige à des actes apparemment sans noblesse, voire même assez bas et vulgaires. » (p.253)

Une telle argumentation me paraît déjà très peu positive, l’abbé se refusant à parler de plaisir, de recherche de jouissance, comme le font les femmes que j’ai qualifiées de compétentes. Mais que dire d’autres arguments, qui semblent accréditer l’idée qu’il y a vraiment là une fonction « basse et vulgaire », mais qu’il faut l’accepter parce que « c’est comme ça », un point c’est tout, et voulu par Dieu : « Il faut reconnaître que, pour une âme élevée, il y a souvent une certaine humiliation qui résulte des manifestations inévitables de l’instinct sexuel dans le mariage (…) Mais qu’y faire, sinon relever toute cette misère de l’humaine faiblesse par un véritable amour… » (p.254), La revue conseille d’éduquer les jeunes filles en leur disant « que le mariage n’est pas une partie de plaisir, mais un grand devoir » (p.267).

D’autres réponses nous apparaissent d’une grande insensibilité, voire d’une cruauté certaine : « Derrière ces fausses apparences de pudeur ou de frigidité se cache peut-être le vulgaire égoïsme d’une femme qui ne veut pas accepter les risques d’une grossesse » (p.278). Que dire de certains confesseurs qui répondent : « même si je devais mourir d’une maternité, je devais accepter les lois du mariage puisque mon mari refusait la continence » (p.310).

Conclusion

Au vu de ces témoignages, les femmes apparaissent bel et bien responsables de leur réussite sexuelle. Certaines ont eu la chance de découvrir leur orgasme dans les jeux du couple (ou par elles-mêmes, comme le suggèrent des demandes de caresses à faire personnellement) : elles ont des maris soucieux de procurer à leur épouse le plaisir auquel ils estiment qu’elles ont droit. D’autres sont incompétentes, et rejettent la sexualité.

Mais ces femmes incompétentes ont des excuses, car l’État et la religion ont tout fait pour les maintenir dans l’ignorance. L’État, en interdisant toute publicité sur la contraception (de 1920 à 1970), et en ne prenant pas en charge l’éducation sexuelle, rend improbable la découverte d’informations sérieuses sur la sexualité conjugale. L’Église catholique, par ses tabous et ses interdits arbitraires, interdit aux fidèles pratiquants de vivre la sexualité comme un jeu, aux femmes d’explorer leur corps et leurs sensations. De plus, elle conforte de fait tous les scrupuleux dans leur propension à fuir une activité aussi animale, instinctive, « sale ». Et dégradante.

Le résultat est là : des couples d’ennemis ou des couples  meurtris.

Nous ne pouvons mieux conclure que par cette citation d’un extrait de la lettre d’une veuve :

« C’est un fait que vos lois provoquent des situations angoissantes. Je ne voudrais pas en avoir la responsabilité, car il me serait intolérable de savoir que je fais souffrir volontairement. Cela ne vous révolte pas d’être obligé de troubler des ménages qui seraient unis, tranquilles, sans votre (enseignement) ? Et puis au fond, tout au fond de vous-même, vous n’y croyez certainement plus à ces prétendus devoirs… » (p.148)

En réunissant ces lettres de catholiques croyants se posant des questions sur la qualité de leur vie sexuelle, Martine Sevegrand nous offre un témoignage extrêmement intéressant sur la vie sexuelle intime des couples d’une période cruciale pour comprendre la nôtre. Et les drames vécus par ces épouses et ses maris, torturés par les injonctions de leur Église qui sont de fait impossibles à mettre en pratique, ne peut nous laisser indifférents.

La génération du début du xxie siècle croit avoir découvert le plaisir féminin, son indépendance, la variété de ses ressources, alors que, malgré toutes les circonstances négatives, les femmes des générations précédentes avaient déjà su le vivre, et que certaines se battaient pour le défendre.

SEVEGRAND Martine, L’Amour en toutes lettres. Questions à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943), Albin Michel Histoire, 1996.

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Commentaires (8)

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  1. Un article très instructif, merci.
    Je ne m’étonne pas trop que certaines réponses soient qualifiées « d’insensibles ». Après tout, on demande à cet abbé des réponses théologiques, on peut espérer de lui un certain sens de l’écoute de ses contemporains, mais il n’est pas censé connaître l’acte d’union charnelle de façon pratique, n’est-ce pas ?

  2. polyâme dit :

    Je trouve les extraits de lettres super interessantes et marrantes. Je trouve par contre « l’analyse » quelque peu réductrice, voir légèrement mysogine, au moins autant que celle des féministes abolissionistes.
    Les études les diplômes et les positions qui peuvent sembler « libres », n’empèchent pas le « plus fort que soi » qui se lit entre les lignes. Le suggestif et les « petites haines jouissives… », en quelque sorte, la lâcheté humaine.

  3. Yves Ferroul dit :

    Yves Ferroul

    Je lis un ouvrage que l’on m’a conseillé pour ses informations sur l’intervention de l’autorité catholique dans la vie sexuelle des couples, et sur la contradiction des injonctions. J’y trouve aussi des exemples de la connaissance que les femmes ont de leur sexualité et de leur jouissance : 80 ans avant mon livre (écrit avec Elisa Brune)qui parle des modalités de cette jouissance, et à qui on a fait un très bel accueil, avec comme commentaires ‘enfin on nous explique tout’, ‘des femmes disent ce qui marche réellement’ ! Comme si c’étaient des nouveautés, alors que l’essentiel est déjà dans les lettres de 1930 !Je souhaite diffuser l’info : pouvez-vous me préciser où sont mes haines, et, tant qu’à faire, ce qui me fait jouir ? Quant à l’accusation de lâcheté, elle me laisse perplexe, et je suis aussi preneur d’une explication de mon texte sur ce point et sur les suggestions que j’aurais greffées.

  4. Camille dit :

    Merci de cet article particulièrement intéressant

  5. Gnoupia dit :

    Pas trop vu où était la haine dans cet article non plus.

  6. Merci pour cet article captivant.

    J’aurais tendance à rejoindre l’opinion de Comme une image. Se voyant lui-même interdire la pratique de la sexualité, il est assez compréhensible que ce prêtre soit assez mal placé pour comprendre ou conseiller ses contemporains à ce propos, et qu’il ait tendance à vouloir dissuader ses interlocuteurs de faire ce que lui n’a pas le droit de faire.

  7. khoreia09 dit :

    Il me semble avoir entendu des extraits de ces lettres à la radio il y a longtemps (Là bas si j’y suis ?)
    Merci pour les références du bouquin, que je n’avais pas notées à l’époque

  8. Aline dit :

    Bonjour,
    Article vraiment intéressant, et rassurant (le dégoût de la sexualité n’était donc pas systématique ! ouf pour elles…).
    Quant à l’emprise de l’Eglise sur la sexualité, ça semble incroyable aujourd’hui, pourtant ma grand-mère (80 ans), après 6 enfants en 6 ans, a avoué à son confesseur qu’elle en avait marre d’être enceinte tous les ans. C’est donc lui qui les a « autorisé » à pratiquer le retrait, considérant qu’ils avaient assez oeuvré pour Dieu…
    Une anecdote qui en dit long.