Campagne "contre le viol" : un objectif légitime, des arguments contestables

| 24 novembre 2010 Lire

La campagne contre le viol,  à l’initiative d’Osez le Féminisme, du CFCV, de Mix-Cité, et soutenue par aufeminin.com,  m’a été transmise  de façon massive : mails, publications sur mon mur Facebook, tweets…

Et là, avant même de poursuivre la rédaction de mon article, je chope mon bouclier, mon casque, et je respire à fond, histoire de rester totalement neutre face à la volée de bois vert qui risque de m’arriver en pleine face. A toutes fins utiles, je précise donc que NON, mon but dans la vie n’est pas de me positionner contre tout et n’importe quoi, et que OUI, pas besoin de faire du teasing, au final je reconnais la légitimité de l’initiative ET je vais la relayer.

Mais cette campagne utilise des ressorts qui me posent souci, et des arguments qui me déplaisent. Et si j’admets volontiers que la fin justifie parfois les moyens, et que la poursuite d’un objectif précis légitime des stratégies de communication brutales, je conteste en revanche le manque de pertinence et la manipulation ratée (pas parce qu’on cherche à manipuler, mais parce qu’on ne prend pas la peine de le faire correctement. Ce qui, on en conviendra, est un manque d’égards pour la cible). Quant à l’hypocrisie, inutile de préciser que je ne la cautionne pas.

Or, cette campagne cumule à mes yeux ces trois défauts.

Manipulation ratée

Ce matin, je reçois ceci (en fait, c’est le début texte d’intro sur la page d’accueil de contreleviol.fr) :

« La honte doit changer de camp ! CHAQUE ANNEE EN FRANCE, PLUS DE 198 000 FEMMES SONT VICTIMES DE VIOL OU DE TENTATIVE DE VIOL. 75 000 SONT VIOLEES. JE SUIS L’UNE D’ELLES, JE PEUX ETRE L’UNE D’ELLES (…) »

Le « je suis l’une d’entre elles » m’a bien évidemment fait sursauter, et le « je peux être l’une d’entre elles » a tempéré mon émotion… Mais pour être franche, à la lecture de cette introduction trois pensées m’ont assaillie coup sur coup, en moins de deux secondes :
1 – Mon interlocutrice a été violée
2 – Ah, non, c’est une image
3 – On veut me dire que personne n’est à l’abri d’un viol, et que ça pourrait être moi. C’est pour que je me sente concernée.

Raté. En vérité, Je ne me suis pas sentie concernée mais grossièrement prise en otage. Résultat : loin de m’avoir impliquée dans une mobilisation collective, cette intro a provoqué chez  moi un instinctif rejet face à ce que je considère comme une injonction de penser droit.

Ceci dit, je suis quand même allée voir le site…

Manque de pertinence

Je suis absolument d’accord sur un point : la honte doit changer de camp. Ça, c’est vraiment très important. Mais d’autres arguments avancés par le site me laissent pour le moins perplexe. J’ai demandé quelques avis, dans mon entourage personnel et professionnel, afin de savoir si j’étais seule à grincer des dents devant cette campagne et les leviers qu’elle utilise. Apparemment, je ne suis pas seule. Me trouver isolée n’aurait rien changé à mon opinion, mais ces échanges ont été éclairants.

Le site propose des « clips contre le viol » : j’ai trouvé le premier très maladroit, le second pas génial, et le troisième intéressant. Dans les trois clips, l’absence totale de cris m’a semblé un choix judicieux. Le cri, dans le viol, est en effet un cliché récurrent. Le contourner était plutôt subtil, et percutant.  J’y ai perçu une volonté de rompre avec certaines représentations mentales erronées.

En revanche, les clichés sociaux qui suintent des clips m’ont semblé débiles : certes, que la secrétaire soit une femme et le patron un homme, ça passe. Pas parce que c’est « normal », mais parce que c’est une situation courante, et que l’important c’est de pouvoir s’identifier un minimum. Mais alors même que la page « 10 idées reçues sur le viol » tente de démonter les clichés relatifs au physique des victimes, les clips nous présentent une secrétaire mignonne, en jupe courte, et une femme au foyer d’âge moyen en robe de chambre. Je suis pourtant persuadée qu’une secrétaire moche, d’âge moyen et en pantalon peut se faire violer, et qu’une jeune femme ravissante en nuisette peut se faire violer pour de vrai également par son conjoint (le/la premier(ère) qui vient poster un commentaire sur le thème de la provocation en tant que facteur légitimant se verra éjecter illico du site, ça va sans dire).

Quant à ces fameuses idées reçues sur le viol… Je crois que je ne vais pas rallonger à outrance mon article en décortiquant chaque argument exposé là-bas, mais pour résumer, j’ai eu la sensation d’être la cible d’un outil de propagande, et non d’arguments militants.

Les amalgames entre le viol et la légitimation sociale d’une sexualité masculine conquérante me semblent très (trop) faciles. Ficelle grossière.

Je ne suis pas non plus d’accord avec la négation du drame individuel. Le viol n’est pas SOIT un drame individuel SOIT problème de société : il relève des deux à la fois.

Je rejoins cependant les arguments relatifs au refus de la marginalisation du viol, aux clichés de circonstances de lieux, et au souci d’un plus grand nombre de condamnations.

Globalement, cette page m’a donc plus braquée que convaincue : je me suis trouvée encore moins réceptive à la démarche globale.

Par ailleurs, je cite ici, avec son autorisation bien sûr, une femme dont l’opinion me paraît éclairante. Je lui avais demandé si elle voulait bien jeter un coup d’oeil au site et me donner son avis. Voici sa réponse :

« J’en suis à l’intro qui me semble juste être un agrégat d’idées reçues sur le viol. Je ne vois pas trop ce que viol et parité viennent faire ensemble. C’est très réducteur de dire que les hommes violeurs ne considèrent pas les femmes comme leurs égales en droits et en devoirs. Contre le viol des femmes… Quid des autres ? Hommes, enfants ? « Nous refusons de nous laisser culpabiliser sur notre tenue, notre comportement, nos fréquentations. Aucune honte ne doit peser sur nous. Nous devons être entendues sur ce que nous avons subi. » Plus cliché tu meurs.

C’est aussi l’angle de l’intro qui me pose problème, le côté roquet et vindicatif. « Le signe d’une société profondément sexiste » : pour moi, on mélange tout. Oui, la société est profondément sexiste. Le viol en est-il le résultat ? Pas si simple.

J’envisage le viol comme une fatalité parce que c’en est une. Je suis profondément d’accord avec Despentes sur le sujet (cf. King-Kong Théorie). Mais ça, ça ne passe pas dans une campagne contre le viol.

« Il est une humiliation, une appropriation, une domination des hommes sur le corps et le sexe des femmes et des filles. » Non. Au secours les généralités !!! Bientôt on va nous parler des tournantes en cave !!! C’est une humiliation pour la femme; ok : mais l’homme viole-t-il toujours dans l’optique d’humilier ? Non ! Une domination ? C’est le ressenti des femmes, ça.

Le viol, c’est une violence. La victime est le réceptacle de la violence. Point. Alors j’imagine qu’il leur a fallu caricaturer le violeur pour faire passer leur message. Mais cette campagne ne parlera pas à toutes les femmes violées. C ‘est certain. Elle ne me parle pas. Je la trouve caricaturale. »

Pour voir son billet sur le viol, allez lire « C’est Damoclès entre tes cuisses« . Un propos sans fard, dérangeant, et une formidable claque aux idées reçues.

Hypocrisie et incohérences, côté communication

L’initiative de cette campagne est soutenue par le site AuFeminin. Ok.

Nous sommes le 24 novembre, il est à peu près midi et demi. Nulle trace de cette campagne sur la home page. Pour la dixième fois depuis ce matin, je vérifie. Rien. En totale déconnexion avec l’initiative prétendument soutenue, voici leur édito du jour :

« Cher Père Noël…
Cette année, j’aimerais trouver dans mes souliers : un sac camel, un bonnet rouge, un appareil photo violet… Et oui, c’est le moment ou jamais d’écrire votre lettre au Père Noël et de lui demander tout ce qui vous fait envie mais que vous n’osez pas vous offrir. Et pour celles qui manquent d’idées, notre sélection de cadeaux haute en couleurs devrait vous inspirer. Allez-y, faites-vous plaisir ! »

Ah. Pourtant, il me semblait qu’on cherchait à relayer cette campagne, à la diffuser… Et je veux bien admettre que le soutien d’AuFeminin s’est peut-être traduit concrètement par des actions dont j’ignore tout. Ceci dit, je ne peux que noter la sidérante absence de toute allusion, même discrète, à cette campagne, sur la page d’accueil du site.

Et je ne peux m’empêcher de penser qu’une page d’accueil évoquant le viol et relayant cette campagne eût ajouté une note très concrète au soutien apporté à cette initiative. Mais non, à la place, on a droit au sac camel… Sans doute plus « vendeur ».

Par ailleurs, si on saisit dans google les termes « aufeminin.com contre le viol », le seul résultat en première page qui pointe réellement sur le site AuFeminin est celui-ci, datant de 2009 et laissant transparaître une certaine ambiguïté sur le positionnement de la rédaction par rapport à la campagne : http://www.aufeminin.com/combats-de-femmes/spot-clara-morgane-contre-le-viol-n32284.html

Au final, et comme toujours quand je m’indigne, je serais ravie de comprendre ce qui m’a échappé, et pourrait me démontrer que j’ai tort. Et aujourd’hui plus que jamais, je serais heureuse d’avoir tort.

En attendant, et parce que devant les impératifs de sensibilisation et de mobilisation il me semble parfois pertinent de mettre en retrait les divergences de vues personnelles relatives aux moyens mis en oeuvre, j’invite les lecteurs et lectrices à diffuser massivement le lien du site http://www.contreleviol.fr et à signer la pétition.

Edit de 16h20, heure des fulgurances pragmatiques : en fait, je me pose une question toute simple. En quoi cette campagne va-t-elle faire baisser le nombre de viols ? En quoi lutte-t-elle CONTRE le viol ? J’ai lu il y a un quart d’heure sur le web qu’une campagne même imparfaite était préférable au nombre de femme violées… D’accord. Et donc ? Cette campagne, elle va les faire diminuer comment, les viols ? Hein ?

Merci à mes interlocuteurs/trices d’avoir nourri ma réflexion, je continue à cogiter…

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